30 mai 1960 - 30 mai 2010: Pasternak ou le Vivant
Depuis deux semaines il était dans la chambre du rez de jardin, en ce haut fortin lumineux qu’était sa maison de bois de Pérédelkino. J’y était allé plusieurs fois depuis Bakovka, où j’avais loué une véranda à deux kolkhoziens, deux petits vieux édentés, à côté de la datcha d’Olga Vsevolodovna Ivinskaya.
Je connaissais par cœur le chemin; les voies sablonneuses qui paressaient entre les palissades déglinguées, le talus qui dévalait vers le pont primitif sur l’étang d’Izmalkovo, la petite montée par le bois, la Maison de repos des écrivains, où plus tard je rendrai visite à Bakhtine, la vue des champs jusqu’à l’église d’été du patriarche, la route à gauche vers la maison du de l’écrivain Vsevolod Ivanov, et vers celle de Pasternak, à côté.
J’étais du côté de sa vie non-officielle, le côté d’Olga Ivinskaya, le côté de Larissa Feodorovna dans le roman Le Docteur Jivago. Larissa généreuse, malmenée par la vie, sauvée par l’amour, la Larissa du second séjour de Jivago à Varykino, c’était elle, Olga. Boris Leonidovitch, n’était pas autrement désigné que «le Classique» dans la famille d’Olga Ivinskaya (Olga, la mère, Irina et Mitia, les enfants, Maria Nikolaïevna, la grand-mère). Il m’avait rendu visite plusieurs fois quand j’étais seul dans la datcha d’Olga Vsevolodovna, il m’avait parlé de la honte, de la peur, des monologues au théâtre, de Shakespeare, plus réel que la vie quotidienne. J’étais trop jeune pour me rendre compte de l’honneur insigne qui m’était ainsi échu…
La liaison avec lui s’établissait par Marina, l’infirmière, par Marfa Kouzminitchna, l’employée de maison, une excellente femme que l’on voit sur toutes les photos des obsèques qui firent alors le tour du monde, et aussi par Koma Ivanov, fils de l’écrivain Vsevolod, et grand savant qui a récemment écrit des mémoires sur Pasternak, il transmettait des billets du poète à Olga Vsevolodovna.
Et puis le matin du 31 on apprit que le poète était mort la veille, presque à minuit. Sviatoslav Richter et Andreï Volkonski se relaient au piano, le lendemain, jour des obsèques. Parmi les hommes qui portent le cercueil, il y a Andreï Siniavski, que je connaissais pas encore, le cercueil navigue haut au dessus de la foule, et le royal cheminement vers l’église du Patriarche aux bulbes éclatants, comme jouets coloriés dans le ciel.
La foule était venue malgré le black-out des autorités. Tout juste un minuscule avertissement du Fond littéraire, association d’entraide fondée par Dostoïevski. Pasternak avait été exclu de l’Union des Écrivains, il était un paria. A la gare de Kiev on avait collé des petits papillons indiquant l’heure de la panikhide citoyenne (meeting en mémoire, qui est l’équivalent laïc de l’office des morts chanté à l’église). On pleurait. C’était un événement comme seule la littérature russe sait en faire: mystique, royal, caché, intériorisé et aux dimensions d’un peuple entier néanmoins. Le cimetière était encore peu « habité », la tombe préparée à l’écart, sous trois pins ». Le philosophe Asmus, un ami du défunt, parla longtemps et prudemment. On pleurait. La terre retombait doucement, tendrement sur le cercueil. Il avait rejoint son héros Jivago, le poète mort anonymement, mais dont les vers convoquaient toute la création au long cheminement des siècles vers la fin de l’histoire, vers la Parousie.
Longtemps on resta à réciter de ses vers, plus de trois heures, je crois. La mémoire russe est si remplie de vers, et la nôtre est si pauvre, que jamais nous ne pourrons survivre comme ce pays a survécu dans la catastrophe. Songeons à tous les suppliciés qui se remémoraient dans l’isolateur l’immense gisement de poésie que la langue russe a secrété la mémoire de ses fils.
On était au soir, la récitation se poursuivait, elle n’avait pas de fin, elle se poursuit aujourd’hui. Et parmi les vers si jeunes, éternellement jeunes de ce poète que s’ébroue sans fin comme un poulain dans le champ de la Création divine, revenaient ces vers somptueux de l’épilogue du Docteur Jivago, ces vers qu’il m’avait dits, un jour, en parlant d’Olga, l’inspiratrice, ces vers prophétiques qui disent à l’avance sa mort, la mort du Poète :
Chacun pouvait percevoir nettement
A ses côtés un bruit de voix tranquille.
C’était ma voix prophétique d’antan
Qui raisonnait à l’abri de la ruine.
«Adieu, ô Transfiguration d’azur,
Adieu à toi, l’or du Second Sauveur.
Verse le baume d’un dernier amour
A l’amertume de la dernière heure.
Adieu, jours de détresse et d’affliction !
Séparons-nous, toi qui jettes le gant
A tout l’abîme de l’humiliation,
Femme, de ton combat, je suis le champ.
Adieu, l’essor de l’aile déployée
Le libre envol ignorant les obstacles,
Et l’univers au Verbe révélé,
La Création et le don des miracles.»
Le poète mourut le 30 mai, c’était il y a un demi-siècle, et sa voix entre toujours avec la même insolence dans nos maisons raisonneuses et dans les ruines de nos humiliations. Elle fait irruption avec la même insolence adolescente, la même pureté d’un matin qui lave tout, emporte tout, rebaptise tout ; la maison du poète est devenue musée, les trois pins sont noyés dans une forêt, la tombe n’est plus à l’écart, le poète n’est plus livré aux insulteurs de service, ses œuvres complètes sont sur les rayons, sa voix de basse jubilante est présente sur des milliers de DVD…
Pasternak reste le frère de Ma sœur la vie, l’alter ego de son docteur et poète Youri Jivago, l’homme Vivant. Lui, le poète parti du futurisme russe, est arrivé à Celui qui a dit «Je suis la Vie». Lui, le poète du réveil matinal, des ondées de poésie, de « haute maladie», d’une incroyable familiarité avec le concret, la terre, le cosmos, toute la Création. Par sa poésie, il a été conduit vers l’accomplissement de la Révélation et la simplicité de l’Évangile. En un demi-siècle sa voix n’a fait que rajeunir. Et j’entends encore la voix qui, là-bas, sous les trois pins, récite Hamlet, le premier poème du docteur Youri Jivago, celui où Hamlet et le Christ ne font qu’un, où le théâtre du monde devient le Golgotha, où tout est pesé, irrévocable, et si simple.
Tout se tait, je suis monté sur scène,
Je m’adosse à la porte, et j’entends,
Assourdi, comme une voix lointaine
Un écho de tout ce qui m’attend.
La nuit noire a fait de moi sa cible,
Et braqué cent jumelles sur moi.
Abbaa Père ! fais, s’il est possible,
Fais que ce calice ne m’échoie !
Ton dessein têtu, pourtant je l’aime !
Et ce rôle même est à mon gré.
Mais un autre drame tient la scène :
Donne-moi, pour cette fois, congé !
Mais on a pesé l’ordre des actes,
Et le terme irrévocablement. Seul,
Partout les pharisiens sont maîtres.
Vivre est plus que traverser un champ.
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