Le livre comme une illumination: Vladimir Dimitrijevič

Une réaction à la publication du livre « Vladimir Dimitrijevič,  Béni soit l’exil ! Propos d’un éditeur engagé. Entretiens avec Gérard Conio », réalisée conjointement par les Editions des Syrtes (Genève) et de L’âge d’homme (Lausanne).

Vladimir Dimitrijevič fut un des grands éditeurs de la Suisse romande. Arrivé de Serbie, fuyant un régime qui avait soumis son père bijoutier à un régime de taxes confiscatoires, puis l’avait emprisonné, le jeune Vladimir était un dévoreur de livres, en particulier soviétiques, car il adorait la prose soviétique des années 1920, que plus tard nous publiâmes dans les Classiques slaves (Youri Olecha, Boris Pilniak, Isaak Babel), grand dévoreur de littérature de langue anglaise (Thomas Wolfe, dont il publiera en français le monumental Ange exilé ou John Cooper Powys, le magicien gallois) - le jeune révolté yougoslave arriva en Suisse comme un va-nu pied mais il portait en bandoulière une besace de lectures extraordinairement lourde. Vendeur chez Payot, joueur de football passionné, il se lança en 1967 dans l’édition avec un premier livre dû à sa rencontre avec Jacques Catteau et moi, par l’entremise d’un des mousquetaires littéraires de Paris, Dominique de Roux. Ce fut le Pétersbourg, d’Andreï Biely, paru en 1913 en Russie, traduit deux ans plus tard en allemand, inconnu en français un demi-siècle plus tard. Ce roman « joycien » par son double fond mythique était, comme tout ce qui fascinait ce Rimbaud de la lecture, un roman total, un de ceux qu’il recevait « comme une lettre qu’on attend » sans savoir qui l’enverra... Il faut savoir attendre le livre comme une illumination

Les entretiens qu’a menés avec lui Gérard Conio, entré assez tard dans le cercle de celui qu’on appelait « Dimitri », sont à la fois fascinants et irritants. Car si le paradoxaliste, le dissident-né est bien là, il n’y est pas tout entier, tiré du côté du formalisme dont Gérard Conio est un expert, mais que Dimitrijevič en réalité exécrait. Le jeune va-nu pied serbe arrive donc dans un Occident qu’idéalisait son petit groupe de compagnons lecteurs, rêveurs et négateurs du communisme - ils reprendront plus tard leurs réunions au café Kolarac à chaque retour de Vladimir à Belgrade.  Il ne tarde pas à voir que cet Occident de la liberté n’a pas sécrété de contrepoison au matérialisme qu’il porte en ses entrailles comme un fruit adultérin. Comme Kundera, il pense que l’Occident a renié l’Occident ; et qu’il n’en reste plus d’authentique que dans l’Est, y compris la Russie, qui sait encore ce que Dumézil définit comme « la guerre inutile », celle qu’on livre sans aucun espoir de gagner.

 D’où la position de paria que Dimitrijevič a souvent occupée dans le monde francophone, position portée à son comble lors des guerres civiles de l’ex-Yougoslavie. Endossant avec jubilation le rôle de bouc émissaire, exécrant la « pensée unique » soi disant universaliste, il lui oppose «l’homme entier » : celui qui accouple les choses contre toute loi, celui qui échappe à la gravitation universelle des idées reçues, celui qui ne voit pas d’avance le futur (« nous Serbes, dit-il exécrons l’utopie »). Ce peut être le Polonais Witkiewicz, qu’il publie tout au long de sa carrière, ce peut être le Serbe Tchossitch, dernier romancier épique de l’Europe, ce peut l’étrange Caraco, qui lui a légué ses manuscrits et sa petite fortune au moment de se suicider. Ce fut aussi le sociologue satiriste Alexandre Zinoviev, dont les conversations sans fin en quoi consistent les Hauteurs béantes ressemblent à celles du vrai Dimitrijevič dans le Café des Banques à côté de sa librairie de Genève. Dimitrijevič dans ces Entretiens évoque brièvement le Coriolan de Shakespeare : l’austère et inflexible patricien romain a du mal à se soumettre aux votes de la plèbe, il trahit deux fois Rome puis les Volsques pour vraiment rester fidèle à soi-même. Voilà un alter ego du réfugié lausannois, bénissant l’exil, non comme un lieu (qu’il n’aimait pas), mais comme une situation existentielle.

Ce grand éditeur qui avait une fringale d’éditer a peut-être trop publié. L’objet livre paru, ne l’intéressait plus, le marketing n’étant pas son fort.  Ce qui restait c’était la « lettre reçue » par ce lecteur génial de chaque texte qu’il aimait, et qu’il nous forçait (et force encore) à aimer. Quant à décortiquer le texte, savoir, comme disaient les formalistes russes (Eikhenbaum, Chklovski) et plus tard les structuralistes français (honnis) « comment est fait le Manteau de Gogol »– ça ne l’intéressait pas. Ce qu’il voulait c’était le court-circuit entre les âmes.

Dès qu’une civilisation est grande, dit-il, elle se ferme, devient universaliste, prétend détenir les clés, et imposer ses clés au reste du monde. Ainsi fit la France, celle de Gide ou de Valéry entre les deux guerres, période bénie, mais qu’il n’accepte qu’à moitié car le monde gidien, sans péché ni repentir, brodé de   subtilités, n’est pas celui de Bloy ou de Claudel. Avec Haldas, son frère en poésie, il aime l’écrivain qui reste dans son œuf, c’est-à-dire qui est « sa propre germination ». Avec Volkoff, étrangement absent de ces entretiens, son autre frère jumeau, il aime le monde comme intersection des différentes germinations, monde de l’immigration russe labourée par les agents secrets. Monde interlope du Caire dans le Quatuor d’Alexandrie de Durrell.

Dimitrijevič peut surprendre encore aujourd’hui : ainsi il porte au pinacle Kurosawa, dont le film Crime et Châtiment, sublime traduction-trahison du roman le plus russe qui soit. Transposé au Japon, il nous étreint par son infidélité magnifique et authentique. C’est que le Japon, où règne la religion du guerrier a un besoin vital de ce contrepoids qu’est l’interrogation chrétienne de la littérature russe. D’ailleurs la littérature russe est pour lui un contrepoids vital du monde: nous poussant à être vraiment nous-mêmes - ce que nous–mêmes ne savons pas que nous sommes. Surtout pas ce que la vulgaire psychanalyse voudrait nous révéler, mais le prophétisme qui habite tout homme.

Ici  les Entretiens sortent du cadre des mémoires d’un éditeur. Le croyant , le disciple d’un Christ byzantin, le fils d’un père humilié y prennent la parole, parfois trop longuement. Un père artisan, humilié par le communisme, et qui lègue à son fils cette parole prophétique avant de mourir : «  Ne meurs pas avant d’avoir tout accompli ». Accomplir quoi ? là n’est pas la question… Simplement accomplir, aller jusqu’au bout.

Les ressassements de Dimitrijevič sur l’horizontal qu’il exècre, le vertical qui nous sauvera -  je ne suis pas sûr que c’était à publier. Le mystère d’un Christ accompli dans l’échec apparent, l’horreur d’une utopie chrétienne se résument dans le Christ grave qui nous regarde depuis les icônes byzantines. Au fond ce Serbe exilé dans un Occident qui selon lui – et tant d’autres - a renié l’Occident, est resté byzantin. Et la grande leçon de Byzance c’est l’accomplissement inaccompli, jusqu’à l’échec total et dont rien n’égale la beauté. Ces entretiens sont un déroulé de quelques idées fortes et parfois folles de l’homme qui nous a beaucoup fasciné.. Ses milliers petits carnets, griffonnés tout au long de sa vie, sont sans doute impubliables, et nous en diraient sûrement plus long que cette bande de magnétophone.  Il faut pour l’instant se contenter d’elle pour tenter de revoir qui fut ce révolté qui voyait en chaque grand texte une révolte et une théophanie.

Vladimir Dimitrijevič,  Béni soit l’exil ! Propos d’un éditeur engagé. Entretiens avec Gérard Conio. Edition des Syrtes (Genève) et de  L’âge d’homme (Lausanne). 367 pages. 18 euros

P. S. Rappelons que l’écrivain Jean-Michel Olivier, qui avait publié à L'Age d’homme l’Amour nègre, prix Interallié en 1910, a publié en 2014, trois ans après son accident mortel un roman inspiré par la vie et ma mort de Dimitrijevič à qui il donne le nom de Roman Dragomir.

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